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Twig

Chapitre 1 / 13

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Chapitre 1

1.1

Comment ça commence, déjà ? Première leçon, le truc que même les profanes connaissent. Pour que la vie prospère au niveau le plus élémentaire, il lui faut quatre éléments. Carbone, oxygène, azote, hydrogène.

De ce côté-là, on s’en sortait. L’air autour de nous était vicié, mais c’était encore de l’oxygène. L’eau coulait sous nos pieds nus, détournée des gouttières vers l’intérieur du bâtiment.

L’endroit avait été une grange, puis un entrepôt, puis quelqu’un avait commencé à le transformer une troisième fois avant de tout abandonner. Un plancher de vieilles planches couvrait à peine la moitié de l’ancien bâtiment, là où se trouvait jadis le fenil. En se penchant au bord, on apercevait le rez-de-chaussée et son sol de planches inégales posé sur la terre tassée. La porte d’origine de la grange tenait toujours, montée sur ses roulettes. Je m’avançai pour mieux voir. Une table, des papiers épars, des livres, un tableau noir. La seule lumière venait des fenêtres : quelques-unes en haut, d’autres bien au-dessus de la tête au rez-de-chaussée.

À part nous quatre, une seule autre chose occupait le fenil. Difficile à distinguer dans la pénombre filtrée par la fenêtre, comme une anguille au fond d’une eau noire. Si on n’avait pas vu la créature s’approcher, on serait sans doute passés à côté. Élancée, à quatre pattes, assez grande pour que je n’en atteigne pas l’épaule sur la pointe des pieds, elle s’enroulait autour du pilier comme l’aurait fait un serpent. Mais à la différence d’un serpent, elle avait quatre longs membres, terminés chacun par quatre longs doigts griffus. La tête se prolongeait dans le cou, le cou dans l’épaule, l’épaule dans le corps, sans la moindre arête, bosse, os ni muscle pour interrompre la coulée.

Elle se déroula, posa une griffe sur le plancher, et les vieilles planches ne grincèrent même pas. Énorme comme elle l’était, elle parvenait à répartir son poids trop régulièrement, et soulageait l’appui en s’aidant de la queue.

Elle ne marchait pas, elle ondulait, chaque pied se posant devant le précédent tandis qu’elle passait à moins d’un mètre de nous. La large gueule s’entrouvrit, laissant deviner des dents fines et blanches.

Aucun abri. Rien pour nous cacher.

Les narines frémirent. Elle ouvrit la gueule pour goûter l’air d’un coup de langue mince.

Vu comment ça partait, on était à deux doigts de faire exactement le contraire de « prospérer ».

Difficile à formuler, mais une autre pensée s’enchaîna sur celle-là, et elle était drôle.

Je souris, et des écailles de cire se détachèrent de mon visage au mouvement. Je regardai la chose poursuivre sa progression vers le fond du fenil, la tête pivotant pendant qu’elle reniflait les alentours. Elle dénoua sa longue queue du pilier de bois qui soutenait la partie en surplomb, et avança avec une lenteur prudente.

Je fixai son œil et vis qu’il ne suivait pas le mouvement de la tête, l’iris fendu réagissant à peine à la faible lumière qui balayait son crâne.

— Elle est aveugle, murmurai-je.

La créature se figea net, narines dilatées.

Gordon, juste à ma gauche, leva la main pour me bâillonner. Il était tendu, les veines saillantes au cou. Il s’efforçait de garder une bonne contenance, en bon chef qu’il était. Gordon le solide, le beau gosse, le sympa, le doué. Un enduit lui couvrait le visage comme à chacun de nous, presque transparent, craquelé et blanchâtre aux commissures là où il avait changé d’expression, s’effritant en écailles à la naissance des cheveux, eux aussi recouverts du même produit.

La créature pivota, et sa queue alla effleurer le bord extérieur de la gouttière de fortune où nous étions tous postés, ses fines écailles émeraude raclant le bois.

Quand Gordon souffla sa réponse, je l’entendis à peine articuler :

— Mais elle n’est pas sourde.

J’acquiesçai, et il retira la main.

J’eus un aperçu des filles. Helen et Lillian. Le jour et la nuit. Lillian se tenait courbée, capuche rabattue sur la tête, le visage caché, les mains crispées sur les bretelles de son sac, les jointures blanches. Terrifiée, et à juste titre. L’enduit sur son visage commençait sérieusement à s’écailler.

Helen, elle, ne trahissait pas le moindre tressaillement. Sa chevelure dorée, d’ordinaire entretenue, roulée en boucles serrées, se défaisait, trempée. L’eau ruisselait sur son visage par la fenêtre, là où la gouttière improvisée s’engouffrait, et les gouttes ne provoquaient pas un seul battement de cils. Une statue. Elle avait gardé le visage assez immobile pour que la cire n’ait pas craquelé, ce qui ne faisait que renforcer l’effet.

Sans bruit ni mouvement, on regarda la créature gagner le coin le plus éloigné du fenil.

D’un claquement de mâchoires, elle dévoila quatre crochets recourbés, plus larges qu’un crayon, les seuls visibles un instant avant que la tête ne s’enfonce dans les détritus entassés. Une forme à fourrure se débattit avant que la créature ne relève la tête. Pas vraiment d’ingestion à proprement parler. La gravité faisait le travail : les dents s’écartaient, la proie glissait dans la longue gorge.

Une seconde bouchée pour en attraper une autre, si petite qu’elle ne pouvait même pas se débattre. Une miette.

— Des chatons, chuchota Lillian, l’horreur prenant le pas sur la peur.

Maman chatte aurait pas dû mettre bas dans le même bâtiment que le monstre, pensai-je. La loi de Wallace en pleine action.

Gordon me donna un coup de coude. Il pointa du doigt.

La fenêtre.

J’acquiesçai.

La gouttière de fortune n’était guère plus qu’un abreuvoir, sans grand soin pour les fuites, et elle alimentait des tonneaux de bois posés au bord de l’étage, d’où d’autres rigoles partaient vers des cuves et des bassins en contrebas. Elle coulait depuis assez longtemps pour qu’un fond de débris et de crasse s’y soit accumulé, un mélange de limon et d’écume qui rendait le passage glissant. Notre avancée était lente, et je devais me rappeler que le moindre à-coup risquait de faire du bruit, ou de provoquer une chute.

Comme pour ponctuer ma pensée, le pied de Lillian glissa sur le fond de l’abreuvoir et elle bascula en avant, droit dans les bras d’Helen. La créature interrompit sa lente consommation de la portée.

Immobiles, on attendit pendant qu’elle reniflait l’air.

Elle reprit son repas.

On sortit, tous sauf moi rabattant leurs capuches contre la pluie. Je laissai les gouttes tomber où elles voulaient, sur des cheveux qui refusaient de rester plaqués sous l’épaisse couche de cire imperméabilisante.

Pas de rebord dehors devant la fenêtre, juste la vraie gouttière. Plus large, plus solide, mais tout aussi traître avec des saisons de crasse encrassée. Le toit dominait au-dessus de nous, plus haut que pentu, comme souvent les toits de granges. Quelques feuilles rouges s’amassaient ici et là.

— Je reste, murmura Helen.

Pas de question, pas de discussion. On ne pouvait pas se permettre le bruit, et c’était un choix qui se tenait.

— Je passe le premier, proposai-je en allongeant le cou pour repérer le chemin.

Pour le genre de bâtiment dont il s’agissait, la grange-entrepôt-en-cours-de-troisième-vie était haute, et la chute jusqu’en bas longue. Au coin, la gouttière piquait vers le sol, fixée au mur de briques par des bandes de métal à intervalles réguliers. Ça faisait office d’échelle, mais pas une qu’on prenait plaisir à descendre. Les « barreaux » étaient trop espacés, trop près du mur.

Une main m’agrippa le bras. Je crus à Gordon ou Helen, le genre à attraper les bras. Ce n’était ni l’un ni l’autre.

— Tu passes en deuxième, chuchota Lillian. Je te connais assez pour savoir que si tu descends avant moi, tu vas me regarder sous la jupe.

— Moi ? fis-je en tentant l’air innocent.

Gordon me décocha un coup de coude. L’expression sans appel, les yeux verts virés au gris acier sous la capuche, absorbant la couleur des nuages. La bouche en ligne dure.

— D’accord, concédai-je.

— Je prends ton sac, chuchota Gordon.

Pas de discussion là non plus. Lillian lui tendit son sac à dos, lesté d’outils et de matériel.

Elle accepta l’aide de Gordon pour rejoindre le tuyau de descente, et entama la lente descente.

Je m’agitai. Mon regard parcourut les alentours, les bâtiments éparpillés comme si un grand vent les avait jetés là où ils tenaient. Les plus anciens avaient un certain charme, une simplicité, un caractère qui venaient de l’âge et d’une usure douce. Les plus vieux comme les plus récents avaient été consolidés à grand renfort de pousses végétales stratégiques, des branches qui tissaient leur trame à travers les zones endommagées, complétaient la maçonnerie, contournaient les briques et les supports. Les pousses les plus fraîches avaient ce rouge caractéristique sur les feuilles. Les autres étaient mortes, abandonnées à leur pétrification.

L’Académie dominait l’ensemble, ces mêmes éléments poussés à l’extrême. C’avait été autrefois un agglomérat de vieux bâtiments. La ruée pour répondre à une demande galopante avait engendré la même croissance désordonnée.

Tout avait son odeur. Il y a celles qui finissent par devenir une seconde nature, et puis celles qui s’ancrent dans la psyché comme de mauvaises odeurs. Celles qui parlent de mort, de longue maladie, de violence. Graisse fondue, putréfaction, sang. Chacune pesait dans l’air.

Ironique, que des choses si exubérantes et si puantes de pourriture soient les quartiers de la ville chargés du progrès.

On se dirait que la pluie laverait l’odeur.

Je vérifiai. Lillian avait descendu d’un « barreau ». Je tapai du pied d’un bord à l’autre, agacé.

Elle n’était pas des nôtres. C’était une nouvelle. Il fallait faire des concessions.

Pas la première fois que je me le disais. Je l’avais entendu de Gordon. Ça n’en devenait pas moins agaçant.

Je me penchai et scrutai le bord de la gouttière jusqu’à la rue. J’apercevais les fenêtres, les caisses plus bas.

— Sy. (Gordon avait sifflé son nom.) Qu’est-ce que tu fous ?

Je me cramponnai au rebord et basculai par-dessus.

Je lâchai, et savourai à la fois l’instant de terreur absolue et le hoquet d’horreur de Lillian, avant que mes doigts n’attrapent le cadre de la fenêtre du dessous.

Mon pied droit dérapa sur le rebord humide, arrachant des écailles de peinture avant que je le ramène en place. L’eau et la peinture s’éparpillèrent en dessous.

Quand je levai les yeux, la tête de Gordon dépassait du toit, fixée sur moi.

Il tourna la tête, et je l’entendis dire à Lillian, très patiemment :

— Continue. T’occupe pas de lui.

À travers la vitre, j’apercevais l’intérieur, le rez-de-chaussée. Le bureau, les notes sur l’expérience. Une autre table croulait sous des rangées de bouteilles, fioles, cruches, et encore plus de papiers en vrac. La pluie me tombait dessus, traçait sa route dans ma nuque, glissait sous ma chemise. Mon couvre-chef ciré et la courte cape avaient gardé ma chemise sèche, et je frissonnai à la sensation.

Je tâtai la fenêtre, et eus la surprise de la trouver fermée à clé. Je sortis une clé de ma poche, tentai de l’introduire dans l’interstice pour soulever le loquet, mais elle se révéla trop épaisse.

La clé regagna sa poche. Je décollai mes mains du rebord l’une après l’autre, les essuyai sous mes aisselles et repris ma prise.

Cramponné au rebord, je tendis le corps, allongeant le bras vers le bas et la droite. Le chambranle de la grande porte coulissante était juste hors d’atteinte…

Tenant le rebord de la main gauche, étirant la jambe droite, je touchai le chambranle du gros orteil. Je trouvai un appui et m’en servis pour mieux me caler. Mes doigts s’enfoncèrent dans l’espace entre les briques, là où l’eau avait rongé le mortier, et je me hissai, en équilibre sur la pointe des orteils et rien d’autre, jusqu’au sommet du chambranle.

Pour n’importe quelle autre porte, je ne me serais pas embêté, mais j’étais encore assez haut pour avoir de bonnes raisons de m’inquiéter. Ç’avait été une grange, et cette porte-là était du genre à laisser entrer chariots et chevaux de trait.

Je marquai une pause au sommet, le temps d’essuyer mes mains de l’humidité et de la crasse.

— Te regarder faire ça, ça me rend nerveuse, dit Lillian d’en bas.

Elle avait gagné deux « barreaux » de plus. C’était la plus petite après moi, ce qui ne lui arrangeait pas la tâche.

Je lui décochai un sourire, et un peu plus de cire imperméabilisante se craquela sur mon visage.

Je m’accroupis lentement, toujours sur la porte, puis me laissai glisser, me plaquant face contre le bois. Je me lâchai pour le reste, atterrissant pieds nus dans la boue.

Impossible d’enlever le sourire de mon visage en passant sous la gouttière, prenant soin de lever les yeux vers Lillian, qui prenait soin à son tour de me fixer droit dans les yeux, manifestement excédée.

— Tu avais un public, dit une voix douce.

Je me retournai.

Au milieu de caisses vides et d’une porte arrachée à ses gonds, le tout entassé comme un dépotoir, je distinguai le cinquième membre de notre petite troupe. Jamie, un livre sur les genoux, nos bottes et chaussures bien rangées autour de lui. Et il avait de la compagnie. Un garçon à la peau noire, avec une capuche et une cape beaucoup trop grandes pour lui, assez en lambeaux pour avoir traîné de main en main avant de finir là. Les yeux écarquillés.

— Je croyais que tu faisais le guet, dis-je.

— Je faisais le guet.

— Le but du guet, c’est de prévenir s’il y a un problème.

— C’est un problème, lui ? demanda Jamie.

— J’suis pas un problème, enchaîna le gosse sans une seconde d’hésitation. Le problème, il est dedans.

— Le truc qui ressemble à un serpent, dis-je.

— Tu l’as vu ? (Ses yeux s’agrandirent encore.) Alors tu sais que si t’es venu voler quelque chose, faut surtout pas voler là.

— On vole rien, dis-je. On regarde, c’est tout.

Le gosse ne répondit pas. Il regarda la descente glaciale de Lillian.

Je croisai le regard de Jamie. S’il n’y avait pas eu Helen, cas particulier s’il en est, j’aurais peut-être appelé Jamie le silencieux. Il portait des lunettes, alors qu’il existait toutes sortes de moyens de réparer ou remplacer un œil défaillant, et ses cheveux étaient longs sous la capuche. Pas par style ni par affectation. Juste qu’il n’aimait pas leur allure quand ils étaient courts. Visage étroit, yeux grands ouverts pendant qu’il déplaçait son regard de moi à Lillian. Ses mains tenaient fermement le livre posé en travers de ses genoux.

— Helen ? demanda-t-il.

— Restée en haut.

Un hochement de tête.

Je voulais qu’il s’occupe de notre témoin, vu qu’il n’avait pas su nous prévenir de la présence du gamin en premier lieu, mais Jamie restait silencieux.

— C’est quoi, ton nom ? demandai-je.

— Le mien ?

— Lui, je le connais, dis-je en m’efforçant de ne pas paraître aussi exaspéré que je l'étais.

Je pointai Jamie, pour ne laisser aucun doute.

— Thomas. Mes potes m’appellent Thom.

— T’as entendu parler de l’homme qui pleurait, dans la Ruelle du Boucher ?

— Sly, dit Jamie, d’un coup attentif.

Le surnom était un avertissement.

Mais Thom répondit :

— Le suture qu’avait pété un câble. Il se rappelait des trucs.

— C’est lui. Tu te souviens de Mère Poule ?

Thom hocha la tête.

— L’infirmière qui - les bébés.

Il avait l’air carrément mal à l’aise, à présent.

— C’est ça, dis-je en faisant de mon mieux pour avoir l’air calme, rassurant. L’infirmière. Voilà. Tous les deux ont fini par se faire choper, hein ? Tout a été réglé proprement ?

— Ouais, dit Thom.

Il n’arrivait pas à croiser mon regard, alors il se rabattit sur Lillian.

— Les autorités de l’Académie les ont chopés.

— Exactement, Thom. Mais qui les a prévenues, les autorités ?

Ses yeux sautèrent. De moi à Jamie, à Lillian, puis à la grange-entrepôt.

J’acquiesçais déjà avant que le mot ne sorte de sa bouche.

— Vous.

— T’es malin, le félicitai-je.

— Pourquoi ?

Je fis le geste universel de l’argent, le pouce frottant deux doigts.

— Pour de vrai ?

J’acquiesçai.

Les rouages tournaient dans sa tête. Calcul, traitement.

— J’ai entendu des trucs, dit-il.

— J’imagine bien.

— Des trucs utiles.

— J’en doute pas, dis-je.

— Je peux toucher pour ça ? Pour en parler aux gens ?

— Si tu sais à qui en parler, et comment le revendre.

L’expression changea, un froncement de sourcils. Déçu.

Tic, tic, et les rouages tournaient toujours.

Pas idiot, même s’il jouait mal la comédie. Cela dit, il devait avoir dans les dix ans tout au plus.

Je devinais ce qu’il allait demander, et je savais que je risquais de le perdre si je lui refusais trop de choses.

Mon esprit balaya les options. Ce dont j’avais besoin, ce que je devais faire.

Avant qu’il pose sa question, je le coupai :

— T’aimerais en être ?

— En être ?

Méfiant, maintenant.

Je glissai la main sous ma cape et en tirai une bourse. Deux doigts s’y enfoncèrent et ressortirent à plat, deux dollars en pièces serrées entre les pointes.

La méfiance tomba.

— Je te file ça en gage de bonne foi. Huit dollars de plus si tu vas au bout. J’ai besoin que tu fasses un truc pour moi.

Il tendit la main et empoigna l’argent sans la moindre hésitation.

— Tu disais que tu avais des potes ? demandai-je.

— Ouais.

— Sur le toit de l’épicerie. Coin d’Oxbow et de Halls. Vous attendez là-haut, en vous relayant pour faire le guet. Ce que vous cherchez : un fiacre noir, tiré par deux chevaux suturés, en route vers l’Académie. Tu sauras qu’ils sont suturés parce qu’ils porteront des imperméables. Pas plus de deux heures d’attente.

— Mmh ?

— Y a un tonneau de pluie là-haut. Ils vont être obligés de s’arrêter pour laisser la voie se dégager avant de pouvoir continuer. Ce que vous allez faire, c’est renverser le tonneau. Envoyer l’eau par-dessus le bord du toit, sur les chevaux si vous pouvez. Il faudra peut-être caler des trucs autour pour être sûrs que ça parte du bon côté.

Il fronça un peu les sourcils.

— Dix dollars en tout, pour toi et tes potes, pour un après-midi de boulot. Bon plan. Tu te sens pas de le faire ?

— Je peux le faire, dit Thom.

— T’es sûr ?

— Je peux le faire, répéta-t-il, la voix ferme.

Je le jaugeai, des pieds à la tête, en prenant tout en compte.

Glissant la main sous ma cape, je tirai un billet d’une poche. Je le lui pressai dans la main.

Il baissa les yeux sur l’argent, sidéré.

— Si tu vas pas au bout, tu retomberas plus jamais sur un deal pareil, dis-je. Réfléchis bien avant de m’arnaquer. Une bonne partie de ce qu’on fait, c’est retrouver les gens.

Muet, il hocha la tête.

— Vas-y.

Il y alla, en courant, les pieds éclaboussant les flaques.

Lillian était à peu près à mi-descente.

— Tu lui as menti, dit Jamie.

— T’aurais préféré que je dise la vérité ?

— Si t’as l’intention de l’embarquer, oui.

Je secouai la tête.

— Ce qui m’amène à demander… tu mijotes quoi ? reprit Jamie. T’essayais pas juste de t’en débarrasser ou de faire le con.

— J’entre, dis-je en me dirigeant vers la porte. Préviens les autres si ça les intéresse.

— C’est pas ça que je te demande, dit Jamie.

Mais il ne bougea pas, et j’étais déjà parti.

Je repassai sous Lillian une seconde fois, jetai un œil sous sa jupe une seconde fois aussi, plus pour la titiller que par curiosité résiduelle. La grande porte, comme je m’en aperçus, était verrouillée, et je n’étais pas plus capable de venir à bout du gros cadenas que du loquet de la fenêtre du dessus. Mais la porte roulait sur des roues, et les roues s’inséraient dans des rails, un long sillon peu profond.

Je me dirigeai vers l’extrémité opposée au verrou, et y appliquai tout le poids de mon corps. Le cadenas cliqueta, lourd.

J’insistai un peu plus, poussai, et la porte bascula, le coin inférieur le plus près de moi sortant du sillon. La saisissant, je la soulevai et l’écartai, le bois raclant le béton à mesure que j’ouvrais une brèche triangulaire.

Je me glissai à l’intérieur, le regard immédiatement attiré par le fenil, à l’étage.

Helen était là, assise un pied relevé, les deux mains sur les genoux pour tenir sa jupe en place. Le visage toujours inexpressif. La moitié de son attention sur moi. L’autre moitié sur la créature. À côté d’elle, un tonneau de pluie, gréé pour pendre au bord du fenil, recueillait l’eau qui s’écoulait par la gouttière improvisée et laissait filer un mince filet vers les bacs en contrebas. Le trop-plein de ces bacs partait dans le coin du bâtiment. Une bouche d’évacuation datant de l’époque entrepôt, pour garder la marchandise au sec.

J’examinai les papiers du bureau. L’eau d’une des fenêtres du dessus crachotait au-dessous. À peine assez pour qu’on parle de gouttes, mais elles constellaient un papier, faisaient baver l’encre. Croquis de la bête. Annotations sur la structure, l’anatomie.

L’un des textes posés sur une table près du bureau était fait main. Les pages, percées, étaient tenues par un cordon qui les reliait à une lourde couverture de cuir. Je le feuilletai avec précaution.

Un être unique, tissé à partir de plusieurs. Les meilleurs traits de chacun, tous rassemblés. Renvois aux textes de Wollstone, aux ratios de Wollstone, aux volumes de code génétique de Felidae et d'Eunectes Murinus.

Tout un chapitre sur les enzymes digestives. Schémas des crochets, ceux que j’avais entrevus pendant qu’elle dévorait la chatte, avec des étiquettes pour les réservoirs d’un venin qui n’en était pas vraiment un. C’étaient des enzymes, comme celles que les insectes utilisent pour dissoudre leurs proies avant de les aspirer. Les notes précisaient que ce dispositif favorisait la digestion de toute nourriture, sans exception.

Pas trop de doute sur l’usage prévu de cette chose.

Mon doigt suivit les étiquettes des contenants en verre, bouteilles et fioles. Sang, bile, liquide cérébro-spinal…

Venin. Je l’avais imaginé vert, mais il était limpide, dans un récipient en verre à la paroi dépolie, à peu près de la taille d’une bouteille de vin, en plus cylindrique.

Un bruit à la porte. Je fis un grand pas de côté, vers les ombres entre l’un des grands réservoirs en bois et le mur.

Lillian seulement, suivie de Gordon, passant par l’ouverture. Gordon était le plus grand de nous, et le passage était particulièrement étroit pour lui.

Je continuai à feuilleter le texte.

Régime.

Mon œil descendit la liste. Heures des repas, sources, tailles.

Carcasse de porc.

Carcasse de chien.

Carcasse de porc.

Repas glané, type inconnu.

Carcasse de porc.

Carcasse de porc.

Repas glané, chien.

Pas tout à fait adulte, mais pas loin, et la croissance était rapide. Deux repas par semaine.

Je me rappelai qu’elle avait mangé la chatte, et revins aux entrées.

Vingt kilos, trente kilos, vingt kilos, environ cinquante… Je notai les chiffres et tentai de trouver le motif entre les chiffres et les repas.

Je sautai quelques pages jusqu’à la première page partielle. Place laissée pour d’autres entrées.

Dernier repas, il y a un peu plus de deux jours, carcasse de chèvre. Elle avait déjà faim. Sans doute en train de se préparer à une dernière poussée de croissance. Les repas récents étaient plus copieux.

Gordon, accroupi, lisait les étiquettes des bouteilles. Il me vit le regarder, se tapota le nez, puis pointa les bouteilles.

J’acquiesçai.

Je tapotai le livre pour attirer son attention, et m’écartai pendant qu’il lisait les entrées.

Il n’eut pas vraiment le temps de lire.

Un bruit dehors, violent, des choses qui tombent. Le chaos.

Je voyais d’ici la cachette de Jamie, la façon dont la porte avait été calée. C’était un avertissement.

— Cachez-vous, souffla Gordon.

Tu m’apprends rien, pensai-je, mais je tins ma langue.

Avec mille précautions, je refermai le livre. Je le réorientai pour le remettre dans la position où je l’avais trouvé. Mon regard balaya la pièce.

De l’eau sur le plancher. Ça avait de l’importance ?

Non. De toute façon, plus le temps.

Je me glissai dans la fente d’ombre entre le réservoir et le mur. Gordon et Lillian avaient déjà disparu. Helen, qui tenait l’étage, avait disparu elle aussi. Cachée derrière le tonneau de pluie, sans doute, à un pas de là où elle se tenait.

Quatre secondes passèrent avant que j’entende le cadenas cliqueter.

La roue de la porte retomba dans le sillon quand on la tira sur le côté, mais sans aucun signe d’inquiétude ou de soupçon.

Il referma la porte derrière lui, et le bruit d’un objet traîné s’ajouta au choc des semelles dures sur le plancher, marquant sa progression à travers son laboratoire de fortune.

— Sale bête, marmonna-t-il. T’es où ?

Il fit du bruit, très délibérément, en débarrassant une table, puis y posa son fardeau.

J’entendis un grognement, le sien, et l’odeur du sang emplit l’air.

La quantité de lumière dans la pièce changea. Je devinai que c’était la masse de la bête, qui bouchait la lumière des fenêtres du haut.

— Te voilà, dit-il.

D’un pas vif, il rejoignit le réservoir d’eau près duquel j’étais accroupi. Il ne perdit pas une seconde à plonger les mains dedans, fit gicler de l’eau en les agitant. Une partie m’éclaboussa par-dessus le bord.

J’étais assez près pour le toucher.

Bagarre, raclements : la créature mi-serpent mi-chat venait de toucher le sol, pressée d’arriver à son repas. Son créateur était déjà au bureau, sélectionnait des fioles, en tamponnait un peu sur son poignet, puis se frottait les poignets l’un contre l’autre.

Je repensai au geste de Gordon. La tape sur le nez.

Des odeurs ?

Des phéromones.

C’était comme ça qu’il contrôlait la bête qu’il avait fabriquée.

Je le voyais ranger ses papiers, jeter de loin en loin un coup d'œil par-dessus l’épaule. Il fredonnait. Sans la barbe naissante, il aurait eu l’air d’un homme convenable, gilet à quatre boutons sous un tablier de boucher et imperméable jusqu’aux chevilles. Cheveux blonds, raie sur le côté.

Je voyais la créature relever la tête. Le repas dans la gueule, qu’elle inclinait pour le laisser glisser dans la gorge.

Le créateur saisit avec une pince un sac ensanglanté. Le sac dans lequel le repas avait été apporté, j’imagine. Un autre porc, sans doute.

Il sortit de mon champ de vision.

Un froissement.

Puis la pince qui chute sur le sol dans un cliquetis métallique. La bête modifia l’angle de sa tête.

— Un enfant ? La voix de l’homme tremblait d’incrédulité.

Du remue-ménage, un raclement d’acier sur le béton quand un pied ripa sur la pince.

Je restai où j’étais.

La lutte continua, par à-coups, pendant qu’il reculait, le bureau couvert de papiers d’un côté, la table aux bouteilles de l’autre. Il avait un couteau de boucher contre la gorge de Gordon. Sans doute le même qu’il venait d’utiliser pour ouvrir le repas et attirer la bête.

— Vous êtes combien ?

Gordon se taisait.

— Je te parle ! La voix de l’homme montait, indignée. Vous êtes combien ? La fille ! Combien ? Tu réponds ou je l’égorge !

— Quelques-uns, dit Lillian. Quatre.

— Le bruit dehors. C’en était un ?

— Cinq, si on le compte, dit-elle d’une toute petite voix.

— On joue pas avec moi ! rugit l’homme. Montrez-vous ! Tous !

Je soufflai lentement.

Je sortis de la fente, près du réservoir.

Helen était en haut, au fenil, debout sur le bord. Lillian, plus près de la porte. Elle et Gordon s’étaient cachés dans ou près d’une poubelle.

La bête était détendue, repue.

— Des enfants ? L’homme avait l’air incrédule.

Il n’avait pas tort. À treize ans, Lillian était la plus âgée d’entre nous. Gordon n’avait douze ans que depuis le mois précédent.

— Ouais, dit Gordon, la voix tendue.

L’homme lui tenait la gorge prise dans le pli du bras, le cou exposé.

— Une infestation, dit l’homme. Mon expérience vous a pas débusqués ?

Son regard fit le tour de chacun de nous. Je vis le plus léger des plis se former entre ses sourcils.

Il semblait arriver à une conclusion.

— Vous vous êtes recouverts de quelque chose. Pour qu’elle vous sente pas. C’était prémédité.

Je croisai le regard de Lillian. Un coup de menton. Un doigt vers elle.

L’aisance, la coopération naturelle qu’on tissait au fil des années n’étaient pas là avec Lil. Elle était nouvelle. Ajout récent dans le groupe.

Je crus presque qu’elle se méprenait, jusqu’à ce qu’elle ouvre la bouche.

— Oui, dit-elle. On… on avait entendu parler de vous.

— Entendu quoi ?

— Qu’il y avait quelque chose en liberté dans les taudis. Que ça mangeait des animaux domestiques. Que ça avait dévoré un homme qui dormait dehors.

— Non, dit l’homme.

— Si, dit Lillian. Il y a des témoins.

— Les témoins se trompent.

— Vous l’avez laissée sortir trouver sa propre nourriture, dit Gordon, la voix toujours étranglée. Vous pouviez plus vous permettre de la nourrir, à la voir grandir comme ça. Vous l’avez laissée se nourrir d’errants. Ce qu’elle a fait. Sauf qu’un de ces errants était humain. C’est dans le livre. Repas, type inconnu.

Je contournai lentement l’homme par-derrière.

— Vous ne savez pas de quoi vous parlez. J’ai étudié ses restes, dit l’homme en ignorant l’étiquette. Rien d’humain.

— Rien de concluant comme humain, vous voulez dire, dit Gordon. Mais vous arrivez pas à identifier tout ce qu’elle a mangé.

— Toi ! L’homme haussa la voix. Plus fébrile qu’avant. Là-haut ! La fille ! Bouge pas.

Helen se figea.

— Vous êtes un tueur, dit Gordon, plus appuyé. On vous appelait le charmeur de serpents.

Je me rapprochai de la table.

Je ne fis pas un bruit, mais le charmeur de serpents sentit le danger arriver avant qu’il n’arrive. Il se tourna vers moi d’un coup, le couteau dangereusement près de la gorge de Gordon.

Je plongeai dans le même geste, attrapai la grande bouteille. Le venin. Je la levai.

— Vous vous foutez de ce qui peut lui arriver ? demanda le charmeur de serpents.

— Non, je m’en fous pas, dis-je. C’est justement pour ça que si vous lui faites du mal et que ça m’a l’air de mal tourner pour lui, je vous balance ça à tous les deux.

Les yeux du charmeur de serpents sautaient. Il ne pouvait pas tous nous surveiller à la fois.

— Bougez ! dit-il. Regroupez-vous. Je vous veux ensemble.

Je ne bougeai pas.

— Bougez !

— Non, dis-je.

— C’est fini, charmeur de serpents, dit Gordon.

— Ce n’est pas mon nom !

— C’est le nom qu’ils vous donneront, dit Gordon. Ils feront de vous un monstre. C’est ce que fait l’Académie. Elle déshumanise les gens dangereux. Vous ne nous aurez pas tous, pas dans la situation actuelle. Y en a qui vont forcément filer. Ils parleront, et ces gens-là vous retrouveront. Vous savez les moyens qu’a l’Académie.

— Non, dit le charmeur de serpents.

— Vous savez pas ? demanda Gordon.

— Ce n’est pas ma faute. L’Académie… c’est sur leurs épaules que ça repose, pas sur les miennes. On peut pas s’inscrire sans avoir fait ses preuves, et on peut pas faire ses preuves sans expérimenter, mais ah non, ils ne l’autorisent pas, hein ?

— Il y a des moyens, dit Lillian.

— Non ! aboya l’homme. Non ! Pas assez. Le monde change, et c’est eux qui en décident le cap. C’est eux qui nous mettent dans cette situation, où il faut prendre des risques. Faut bien parier, sinon l’histoire continuera à s’écrire, des noms accrochés à de grandes découvertes, et nous autres ? Au mieux, on finit sur le bas-côté. Au pire, on sert juste de carburant à ce qu'ils mettent en marche.

— Je suis étudiante là-bas, dit Lillian. Je viens à peine de commencer, mais… je suis inscrite. Première année. Pas eux. Moi seulement.

Je vis l’expression de l’homme se tordre. Incompréhension. Compréhension, presque pire. Haine pour une fille de treize ans.

Puis la rage, pas du genre propre et net, mais celle qui ne fait que vous enfoncer un peu plus dans le coin où vous êtes acculé.

Sa main se resserra sur le manche du couteau.

Je devinai où il allait avant lui.

Je trouvai mon propre point d’arrivée, et rassemblai un peu de courage.

Très délibérément, je grognai en lançant la bouteille d’acide vers le charmeur de serpents.

Il entendit le grognement, mais Gordon aussi. L’attention du charmeur de serpents tirée entre Lillian et moi, Gordon trouva l’occasion de protéger sa gorge, d’empêcher la lame de l’entamer.

La bouteille fendit l’air avec mollesse. Gordon plongea, tête en avant, et le charmeur de serpents le lâcha.

L’homme attrapa la bouteille à pleins bras.

Il fixa le récipient.

Toutes les émotions qu’il venait d’éprouver pour Lillian, retournées vers moi, et bien plus vite cette fois. Incompréhension, compréhension, haine, rage.

Pour moi seul.

Je reculai, trébuchai, tombai. Je me couvris le visage pendant qu’il prenait son élan, en me servant du tissu imperméable pour protéger mon corps.

Il ne me la lança pas dessus, mais par terre. Les chances que je l’attrape étaient minces, alors qu’en la projetant au sol, il s’assurait qu’elle se brise en gerbe, et que je ne puisse pas tout esquiver.

La douleur fut vive d’abord, des gouttelettes qui touchaient la peau, l’attaquaient sur l’instant. Puis ça brûla.

Le froid horrible était pire, parce qu’il signifiait des nerfs en train de mourir. Tout le long des bras, et d’un côté du visage.

Je hurlai.

La créature tourna la tête, mais ne bougea pas.

L’homme se retourna, fonça sur les autres. Gordon était prêt, s’avançait déjà, profitant du court instant qu’il fallut au charmeur de serpents pour réajuster sa prise sur le couteau, juste après avoir balancé la bouteille.

Une charge, l’épaule dans le ventre de l’homme, en tirant parti d’une plus petite taille et d’une bonne condition physique. Gordon le projeta en arrière.

Gordon, le héros, blond, noble, sympathique. Doué.

Quand il s’écarta, laissant le charmeur de serpents reculer en titubant de deux pas pour retrouver l’équilibre, Gordon avait le couteau en main.

La bête se leva. Elle reniflait.

Je réussis à m’arrêter de hurler, à me figer autant que possible.

Elle s’approcha tout de même de moi. Intéressée.

Encore faim, notai-je.

Helen agit. Elle bascula le tonneau.

L’eau noya le charmeur de serpents, lava le charme, les phéromones.

— Sales gosses ! cracha-t-il. Petits merdeux ! Vous croyez que vous avez la main, là ?

— Votre expérience hésite entre vous et Sylvester là-bas, dit Gordon. Vous puez, lui il saigne. Les deux sont tentants.

L’homme émit un son incohérent.

— Le truc, c’est que si vous vous mettez à saigner… (Gordon laissa la phrase en l’air.) Vous deviendrez nettement plus tentant.

— Essaie, dit le charmeur de serpents.

Gordon essaya. Il s’avança, et le charmeur de serpents tenta de l’attraper.

Les mains de l’homme n’attrapèrent que des vêtements. Une capuche, une cape pour la pluie. Gordon le laissa faire et se baissa, le tissu remontant autour du cou et du buste.

Gordon entailla le ventre du charmeur de serpents. Une coupure superficielle.

Une nouvelle empoignade, tentative de le maîtriser de force, saisie d’un bras.

Gordon laissa le couteau glisser d’une main à la paume de l’autre.

Il trancha l’arrière du genou gauche. Quand l’homme s’effondra en hurlant, Gordon entailla l’autre genou. Il fit un bond en arrière à mesure que le charmeur de serpents s’écroulait.

Le serpent s’agita, l’attention plus tout à fait centrée sur moi.

Je vis le charmeur de serpents prendre conscience de ce que j’avais compris quelques minutes plus tôt. Il connaissait son expérience. Il savait comment elle chassait. Charognarde, elle reniflait sa proie. Aveugle, elle réagissait au bruit et à l’odeur. Faire le moins de bruit possible, c’était vital.

Vu la situation, garder le silence revenait pour lui à se condamner. Sa créature le pistait déjà. Il sentait le sang.

— Les phéromones, dit-il, conscient du danger qu’il y avait à parler, que chaque son l’aidait à perdre le bras de fer dans lequel la bête arbitrait entre le dévorer lui et me dévorer moi. Laissez-moi… je vous suivrai. Vous pouvez me livrer. Vous avez gagné.

Personne ne bougea, personne ne répondit.

Il s’aida des bras pour se traîner en avant, vers la table. Chaque geste attirait davantage l’attention de sa bête.

Mètre par mètre, il se rapprochait, et chaque son tirait sur la ligne d’un pêcheur, ramenant la bête à lui.

Il atteignit la table, lutta pour se hisser, utilisa une main pour ramener une jambe en avant, la caler sous lui. Le bras tendu en travers du plateau…

Gordon donna un coup de pied dans le pied de la table, fort. La table glissa de trente centimètres, et le charmeur de serpents s’effondra.

— Non. Pitié.

Le charmeur de serpents nous regarda. Gordon, puis Helen, qui dominait la scène, perchée sur le fenil. Moi, alors que je le fusillais du regard, le visage brûlé. Lillian, assise dans le coin, les mains sur la tête.

Elle qui n’était pas des nôtres.

— Pitié, dit-il. Pas comme ça.

L’expression d’Helen ne changea pas. Gordon se déplaça, vint se poster entre le charmeur de serpents et la table, les bras croisés. Je restai où j’étais, inerte, le souffle court.

Je vis l’évidence se faire en lui. La compréhension qui s’installe à mesure qu’il prenait la mesure de ceux à qui il avait affaire.

Le serpent attrapa les pieds de l’homme, et entama le très lent processus de l’avaler.

Les cris du charmeur de serpents devinrent frénétiques.

— Lillian, dit Gordon en élevant la voix pour couvrir les cris.

— J’veux pas voir.

— Alors cache-toi les yeux. Mais ton boulot, c’est qu’on rentre tous entiers. Sly est blessé. Concentre-toi, et fais en sorte qu’il crève pas.

Je sentis la brûlure s’arrêter pendant que Lillian s’occupait de moi. Quand elle eut fini, les cris avaient cessé. La poudre dont elle m’avait saupoudré me rendait la vision difficile, mais c’était pas grave. On me remit sur pied.

— Faut vraiment que je te dise, je suis très curieux de savoir ce que tu foutais, à simuler cette chute, à te mettre délibérément en position de morfler comme ça, dit Gordon. Tu m’expliqueras plus tard, quand tu pourras reparler.

Je réussis un hochement de tête.

— On y va.

J’entendis la porte s’ouvrir.

Helen parla pour la première fois depuis un moment. Sa voix était douce.

— L’Académie vous adresse ses salutations, Monsieur le Charmeur de Serpents.

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