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Sun Eater

Chapitre 1 / 19

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Chapitre 1

Chapitre 1 : Hadrian

LUMIÈRE.

La lumière de ce soleil assassiné me brûle encore. Je la vois à travers mes paupières, jaillie de l'histoire depuis ce jour sanglant, laissant deviner des incendies indicibles. Elle a quelque chose de sacré, comme si c'était la lumière du paradis de Dieu lui-même qui avait consumé le monde et des milliards de vies avec lui. Je porte cette lumière en permanence, gravée au fond de mon esprit. Je n'offre aucune excuse, aucun déni, aucun pardon pour ce que j'ai fait. Je sais ce que je suis.

Les scholiastes commenceraient sans doute par le commencement, par nos lointains ancêtres s'arrachant au système de la Vieille Terre dans leurs vaisseaux percés, ces pérégrins faisant route vers des mondes neufs et vivants. Mais non. Il y faudrait plus de volumes et d'encre que mes hôtes n'en ont laissé à ma disposition, et même moi, qui ai plus de temps que tout autre, je n'ai pas le temps pour cela.

Devrais-je alors faire la chronique de la guerre ? Commencer par les Cielcin, ces aliens hurlant au sortir de l'espace dans des vaisseaux pareils à des châteaux de glace ? Vous pouvez trouver les récits de guerre, lire le décompte des morts. Les statistiques. Aucun contexte ne saurait vous faire comprendre ce qu'elle a coûté. Des cités rasées, des planètes incendiées. D'innombrables milliards des nôtres arrachés à leurs mondes pour servir de chair et d'esclaves à ces monstres pâles. Des familles vieilles comme des empires éteintes dans la lumière et le feu. Les récits sont sans nombre, et ils ne suffisent pas. L'Empire a sa version officielle, une version qui s'achève sur mon exécution, Hadrian Marlowe pendu à la vue de tous les mondes.

Je ne doute pas que ce tome ne fera rien d'autre qu'amasser la poussière dans les archives où je l'ai laissé, un manuscrit parmi des milliards à Colchis. Oublié. Peut-être vaut-il mieux ainsi. Les mondes ont eu leur content de tyrans, leur content de meurtriers et de génocides.

Mais peut-être poursuivrez-vous votre lecture, tentés par l'idée de lire l'œuvre d'un monstre aussi grand que celui qu'on a fait à mon image. Vous ne me laisserez pas tomber dans l'oubli, parce que vous voulez savoir ce que l'on éprouve à se tenir à bord de ce vaisseau impossible et à arracher le cœur d'une étoile. Vous voulez sentir la chaleur de deux civilisations en flammes et rencontrer le dragon, le diable qui porte le nom que mon père m'a donné.

Laissons donc l'histoire de côté, contournons la politique et le pas cadencé des empires. Oublions les origines de l'humanité dans le feu et la cendre de la Vieille Terre, et ignorons de même les Cielcin surgissant du froid et des ténèbres. Ces récits sont consignés ailleurs, dans toutes les langues de l'humanité et de ses sujets. Venons-en au seul commencement auquel j'aie droit : le mien.

Je naquis fils aîné et héritier d'Alistair Marlowe, archon de la préfecture de Meidua, Boucher de Linon et seigneur du Repos du Diable. Nul endroit pour un enfant que ce palais de pierre sombre, et pourtant c'était ma demeure, parmi les logothètes et les peltastes en armure qui servaient mon père. Mais Père n'avait jamais voulu d'enfant. Il voulait un héritier, quelqu'un pour hériter de sa part d'Empire et perpétuer l'héritage de notre famille. Il me nomma Hadrian, un nom ancien, dénué de sens hormis le souvenir des hommes qui l'avaient porté avant moi. Un nom d'Empereur, fait pour régner et pour être suivi.

Dangereuses, les choses que sont les noms. Une sorte de malédiction, qui nous définit pour que nous nous montrions à leur hauteur, ou qui nous donne quelque chose à fuir. J'ai vécu une longue vie, plus longue que ne le permettent les thérapies géniques que peuvent ourdir les grandes maisons de la pairie, et j'ai porté bien des noms. Pendant la guerre, je fus Hadrian le Demi-Mortel et Hadrian l'Immortel. Après la guerre, je fus le Mangeur de Soleil. Pour les pauvres gens de Borosevo, je fus un myrmidon nommé Had. Pour les Jaddiens, je fus Al Neroblis. Pour les Cielcin, je fus Oimn Belu, et pis encore. J'ai été bien des choses : soldat et serviteur, capitaine et captif, sorcier et savant, et guère plus qu'un esclave.

Mais avant d'être rien de tout cela, je fus un fils.

* * *

Ma mère arriva en retard à ma naissance, et mes deux parents observèrent depuis une plate-forme surplombant la salle d'opération tandis qu'on me décantait de la cuve. On raconte que je hurlai quand les scholiastes me mirent au monde, et que j'avais déjà toutes mes dents. Ainsi naît toujours la noblesse : sans encombrer la mère et sous l'œil vigilant du Haut Collège impérial, qui veille à ce que nos déviations génétiques ne se soient pas muées en tares pour cailler dans notre sang. D'ailleurs, un enfantement à la manière traditionnelle aurait exigé que mes parents partagent un lit, ce dont ni l'un ni l'autre n'avait envie. Comme tant de nobiles, mes parents s'étaient mariés par nécessité politique.

Ma mère, je l'appris plus tard, préférait la compagnie des femmes à celle de mon père et ne passait que rarement du temps sur le domaine familial, n'assistant mon père que lors des cérémonies officielles. Mon père, à l'inverse, préférait son travail. Le seigneur Alistair Marlowe n'était pas homme à prêter attention à ses vices. À vrai dire, mon père n'était pas homme à avoir des vices. Il était possédé par sa charge et par le bon renom de notre maison.

À l'heure de ma naissance, la Croisade faisait rage depuis trois cents ans, depuis la première bataille contre les Cielcin à Cressgard ; mais elle se déroulait loin, par-delà quelque vingt mille années-lumière d'Empire et d'espace ouvert, là où le Voile s'ouvrait sur le Bras de Norma. Si mon père faisait de son mieux pour me pénétrer de la gravité de la situation, tout était calme chez nous, hormis les levées que les Légions impériales prélevaient parmi les plébéiens chaque décennie. Nous étions à des décennies du front, même sur les vaisseaux les plus rapides, et bien que les Cielcin fussent la plus grande menace que notre espèce eût affrontée depuis la mort de la Vieille Terre, les choses n'étaient pas si désespérées que cela.

Comme on pouvait s'y attendre de parents tels que les miens, je fus confié presque aussitôt aux mains des serviteurs de mon père. Père retourna sans doute à son travail dans l'heure qui suivit ma naissance, ayant gaspillé tout le temps qu'il pouvait s'accorder ce jour-là pour une distraction aussi gênante que son fils. Mère regagna la maison de sa propre mère pour passer du temps avec ses frères et sœurs et ses amants ; comme je l'ai dit, Mère ne se mêlait pas des sinistres affaires de la famille.

Ces affaires, c'était l'uranium. Les terres de mon père reposaient sur quelques-uns des gisements les plus riches du secteur, et notre famille en présidait l'extraction depuis des générations. L'argent que mon père tirait du Consortium Wong-Hopper et de l'Union des Libres-Marchands faisait de lui l'homme le plus riche de Delos, plus riche encore que la vice-reine, ma grand-mère.

J'avais quatre ans quand Crispin naquit, et aussitôt mon petit frère commença à se révéler l'héritier idéal, c'est-à-dire qu'il obéissait à mon père, à défaut d'obéir à quiconque d'autre. À deux ans, il était presque aussi grand que je l'étais à six, et à cinq ans Crispin m'avait pris une tête. Je ne rattrapai jamais cette différence.

Je reçus toute l'éducation que l'on peut attendre du fils d'un archon de préfecture. Le castellan de mon père, messire Felix Martyn, m'apprit à combattre à l'épée, à la ceinture-bouclier et au pistolet. Il m'apprit à faire feu d'une lance énergétique et arracha mon corps à l'indolence. D'Helene, la chambellane du château, j'appris le décorum : les subtilités de la révérence, de la poignée de main et de l'adresse protocolaire. J'appris à danser, à monter à cheval et à mener un skiff, et à piloter une navette. D'Abiatha, le vieux chantre qui entretenait le beffroi et l'autel du sanctuaire de la Chanterie, j'appris non seulement la prière, mais le scepticisme, et que même les prêtres ont leurs doutes. De ses maîtres, les prieurs de la Sainte Chanterie Terrienne, j'appris à garder ces doutes pour l'hérésie qu'ils étaient. Et il y avait bien sûr ma mère, qui me racontait des histoires : les récits de Simeon le Rouge, de Cid Arthur et de Kasia Soulier. Les récits de Kharn Sagara. Vous riez, mais il y a dans les histoires une magie qu'on ne saurait ignorer.

Et pourtant ce fut Tor Gibson qui fit de moi l'homme que je suis, lui qui me donna ma première leçon. « Le savoir est la mère des sots », disait-il. « Souviens-toi : l'essentiel de la sagesse tient à reconnaître sa propre ignorance. » Il disait toujours de ces choses. Il m'enseigna la rhétorique, l'arithmétique et l'histoire. Il m'instruisit en biologie, en mécanique, en astrophysique et en philosophie. Ce fut lui qui m'enseigna les langues et l'amour des mots ; à dix ans, je parlais le Mandar aussi bien que n'importe quel enfant des corporations interstellaires et je savais lire la poésie de feu de Jadd comme un véritable acolyte de leur foi. Plus important que tout, ce fut lui qui m'instruisit au sujet des Cielcin, le fléau alien, meurtrier et maraudeur, qui rongeait les confins de la civilisation. Ce fut lui qui m'inculqua une fascination pour les xénobites et leurs cultures.

Je puis seulement espérer que les livres d'histoire ne l'en damneront pas.

* * *

« Tu as l'air à ton aise », dit Tor Gibson, la voix pareille à un vent sec dans l'air immobile de la salle d'entraînement.

Avec lenteur, je me dépliai de l'étirement complexe dans lequel je m'étais noué et enchaînai sur la position suivante, vrillant ma colonne. « Messire Felix et Crispin ne vont pas tarder. Je veux être prêt. » Par les petites fenêtres cintrées percées haut dans les murs de pierre, je distinguais à peine les cris des oiseaux de mer, leur tapage étouffé par les boucliers de la demeure.

Le vieux scholiaste, le visage impassible comme la pierre, contourna pour entrer dans mon champ de vision, ses pieds chaussés de pantoufles traînant sur la mosaïque du carrelage. Si voûté que l'eût rendu le temps, le vieux précepteur me dépassait encore d'une tête, son visage carré souriant à présent sous sa crinière de cheveux blancs, ses favoris lui donnant tout l'air des lions que la vice-reine gardait dans sa ménagerie. « On cherche à flanquer le petit maître le cul par terre, pas vrai ? »

« Quel cul ? » fis-je avec un large sourire, me penchant pour toucher mes orteils, la voix un peu éraillée par l'effort. « Celui qu'il a entre les oreilles ? »

Le mince sourire de Gibson s'évanouit. « Tu ferais bien de ne pas parler de ton frère en ces termes. »

Je haussai les épaules, rajustant l'une des fines lanières qui maintenaient mon pourpoint de duel plaqué sur ma chemise. Laissant Gibson où il se tenait, je traversai pieds nus jusqu'au râtelier où les armes d'entraînement attendaient, exposées près de l'arène d'escrime, un disque de bois légèrement surélevé d'une vingtaine de pieds de diamètre, tracé pour la pratique du duel. « Avions-nous une leçon ce matin, Gibson ? Je croyais qu'elle n'était que cet après-midi. »

« Comment ? » Il inclina la tête, traînant les pieds pour se rapprocher un peu, et je dus me rappeler que, s'il se mouvait avec aisance, Gibson n'était plus un homme jeune. Il ne l'était déjà plus lorsque son ordre l'avait chargé d'instruire mon père, lequel approchait lui-même des trois cents ans standard. Gibson porta une main noueuse en cornet à son oreille. « Qu'as-tu dit ? »

Me retournant, je parlai plus distinctement, redressant le dos comme on me l'avait appris afin de mieux porter la voix. Je devais devenir en temps voulu l'archon de ce vieux château, et l'art du verbe était l'arme la plus précieuse d'un palatin. « Je pensais que notre leçon était plus tard. »

Il ne pouvait avoir oublié. Gibson n'oubliait rien, ce qui eût été une qualité extraordinaire si ce n'était l'exigence la plus élémentaire pour être ce qu'il était : un scholiaste. Son esprit avait été entraîné à se substituer à ces machines daimon que proscrivait la loi la plus sacrée de la Chanterie, et ne pouvait donc se permettre d'oublier. « En effet, Hadrian. Plus tard, oui. » Il toussa dans une manche viride, lorgna le drone-caméra qui rôdait près du plafond voûté. « J'espérais pouvoir te dire un mot en privé. »

L'épée mouchetée dans ma main glissa un peu. « Maintenant ? »

« Avant que ton frère et le castellan n'arrivent, oui. »

Je me retournai pour remettre l'épée à sa place entre les rapières et les sabres, accordai moi-même un regard au drone, sachant fort bien que ses optiques étaient braquées sur moi. J'étais l'aîné de l'archon, après tout, et donc soumis à autant de protection (et de surveillance) que mon père lui-même. Il était des endroits, au Repos du Diable, où deux personnes pouvaient tenir une conversation véritablement privée, mais aucun ne se trouvait près de la salle d'entraînement. « Ici ? »

« Dans le cloître. » Distrait un instant, Gibson baissa les yeux vers mes pieds nus. « Pas de chaussures ? »

Les miens n'étaient pas les pieds d'un nobile choyé. Ils ressemblaient davantage à ceux d'un serf, couverts de plaques de corne si épaisses que j'avais bandé les articulations de mes plus gros orteils pour empêcher la peau de se déchirer. « Messire Felix dit que les pieds nus valent mieux pour l'entraînement. »

« Ah vraiment ? »

« Il dit qu'on risque moins de se tordre la cheville. » Je m'interrompis, trop conscient de l'heure qui passait. « Ce que vous vouliez me dire... cela ne peut-il attendre ? Ils ne vont plus tarder. »

« S'il le faut. » Gibson hocha la tête, ses mains aux doigts courts lissant le devant de sa robe et son écharpe de bronze. Dans ma tenue d'entraînement, je me sentais miteux en comparaison, quoique ses vêtements fussent en vérité tout simples : du coton ordinaire, mais soigneusement teint de cette nuance plus verte que la vie même.

Le vieux scholiaste était sur le point d'en dire plus quand les doubles portes de la salle d'entraînement s'ouvrirent à la volée et que mon frère parut, arborant son sourire de loup. Crispin était tout ce que je n'étais pas : grand là où j'étais petit, puissamment bâti là où j'étais maigre comme un roseau, le visage carré là où le mien était en pointe. Malgré cela, notre parenté était indéniable. Nous avions les mêmes cheveux Marlowe d'un noir d'encre, le même teint de marbre, le même nez aquilin et les mêmes sourcils abrupts au-dessus des mêmes yeux violets. Nous étions à l'évidence les produits de la même constellation génétique, nos génomes modifiés de la même façon pour se couler dans le même moule. Les maisons palatines (les plus grandes comme les plus modestes) se donnaient un mal extravagant pour façonner pareille image, afin que les érudits pussent reconnaître une maison aux marqueurs génétiques du visage et du corps aussi aisément qu'aux armoiries portées sur les uniformes et peintes sur les bannières.

Le castellan au visage taillé à la serpe, messire Felix Martyn, suivait dans le sillage de Crispin, vêtu de cuirs de duel, les manches roulées au-delà des coudes. Il parla le premier, levant une main gantée. « Holà ! Déjà là ? »

Je dépassai Gibson pour aller à leur rencontre. « Je m'échauffe seulement, messire. »

Le castellan inclina la tête, se grattant sa tignasse emmêlée d'un gris tirant sur le noir. « Très bien, alors. » Il remarqua Gibson pour la première fois. « Tor Gibson ! Étrange de te voir hors du cloître à cette heure ! »

« Je cherchais Hadrian. »

« Tu as besoin de lui ? » Le chevalier accrocha ses pouces à sa ceinture. « Nous avons une leçon, là. »

Gibson secoua vivement la tête, s'inclinant légèrement devant le castellan. « Cela peut attendre. » Puis il s'en fut, quittant la salle sans bruit. Les portes claquèrent, lançant à travers la salle voûtée un boum feutré comme dans un temple. L'espace d'un instant, Crispin imita comiquement la démarche voûtée et chancelante de Gibson. Je le fusillai du regard, et mon frère eut la bonne grâce de paraître penaud, frottant ses paumes sur le chaume noir charbon de son crâne.

« Boucliers à pleine charge ? » demanda Felix en frappant ses mains l'une contre l'autre avec un claquement de cuir mat. « Parfait. »

Dans les légendes, le héros apprend presque toujours à se battre auprès de quelque ermite illuminé, quelque mystique qui envoie ses élèves courir après les chats, nettoyer des véhicules et composer des poèmes. À Jadd, on dit que les maîtres d'armes, les Maeskoloi, font toutes ces choses et peuvent passer des années avant même de toucher une épée. Pas moi. Sous la férule de Felix, mon éducation fut une rigueur d'exercices sans fin. Je passais bien des heures par jour entre ses mains, à apprendre à me défendre. Nul mysticisme, rien que la pratique, longue et fastidieuse, jusqu'à ce que les mouvements de la fente et de la parade fussent aussi naturels que le souffle. Car chez la noblesse palatine de l'Empire Sollan (hommes et femmes), l'habileté aux armes passe pour une vertu cardinale, non seulement parce que chacun de nous pouvait aspirer à la chevalerie ou au service dans les Légions, mais parce que le duel servait de soupape aux tensions et aux rancœurs qui, sans cela, auraient pu dégénérer en vendettas. Ainsi tout rejeton de toute maison pouvait, le moment venu, être appelé à prendre les armes pour défendre son propre honneur ou celui de sa maison.

« Je te revaudrai la dernière fois, tu sais », dit Crispin lorsque nous eûmes terminé nos exercices et que nous nous fîmes face de part et d'autre de l'arène. Ses lèvres épaisses se tordirent en un sourire en dents de scie, lui donnant tout l'air de l'instrument grossier qu'il était.

Je lui rendis son sourire, en espérant qu'il eût sur mon visage moins de fanfaronnade. « Encore faut-il me toucher. » D'un coup sec, je relevai la pointe de mon épée en garde haute, attendant le signal de messire Felix. Quelque part au-dehors, j'entendis le gémissement lointain d'un aéronef passant bas au-dessus du château. Il fit vibrer l'aluminium transparent des vitres et me hérissa le poil. Je posai une main sur le fermoir de ma large ceinture qui activerait le rideau d'énergie du bouclier. Crispin m'imita, appuyant le plat de sa propre lame contre son épaule.

« Crispin, qu'est-ce que tu fabriques ? » La voix du castellan trancha notre instant comme un coup de fouet.

« Quoi ? »

Comme tout bon maître, messire Felix attendit que Crispin prît conscience de son erreur. Comme la prise de conscience ne venait pas, il frappa le garçon au bras de sa propre épée d'entraînement. Crispin glapit et fusilla notre maître du regard. « Si tu posais de la hautematière sur ton épaule comme ça, tu te trancherais le bras. La lame écartée du corps, mon garçon. Combien de fois faudra-t-il que je te le dise ? » Mal à l'aise, je rectifiai ma propre garde.

« Avec de la hautematière, je n'oublierais pas », répliqua Crispin sans conviction. C'était vrai. Crispin n'était pas un sot ; il lui manquait seulement ce sérieux de caractère qui présage la grandeur.

« Maintenant, écoutez-moi, tous les deux », aboya Felix, coupant court à toute nouvelle réplique de Crispin. « Votre père me livrera aux cathars si je ne fais pas de vous deux des bretteurs de premier ordre. Vous êtes sacrément corrects, mais correct ne vous servira à rien dans un vrai combat. Crispin, il faut resserrer ta garde. Tu t'ouvres complètement à la riposte après chaque mouvement. Et toi ! » Il pointa son épée d'entraînement vers moi. « Ta forme est bonne, Hadrian, mais il faut t'engager. Tu laisses à tes adversaires trop de temps pour se reprendre. »

J'acceptai la critique sans un mot.

« En garde ! » lança Felix, tenant sa lame à l'horizontale entre nous. « Boucliers ! » Tous deux, du pouce, nous actionnâmes les fermoirs pour activer nos boucliers. Les rideaux d'énergie ne changeaient rien aux vitesses humaines de l'escrime et du corps à corps, mais c'était un bon exercice que de s'y accoutumer, à cette légère distorsion de la lumière à la surface de leurs membranes perméables. La barrière du champ de Royse déviait sans peine les impacts à grande vitesse ; elle pouvait arrêter les balles, stopper les jets de plasma, dissiper la décharge électrique des disrupteurs nerveux. Elle ne pouvait rien contre une épée. Felix abaissa sa lame comme le bourreau qu'il était parfois, la pointe émoussée effleurant le sol. « Allez ! »

Crispin jaillit de la ligne, la lame ramenée en arrière pour y mettre toute la puissance de son coude et de son épaule. Je vis le coup venir à des années-lumière et me baissai dessous tandis qu'il sifflait au-dessus de ma tête. Pivotant, je me remis en garde à la droite de Crispin, sous un angle parfait pour frapper son dos et son épaule découverts. Au lieu de quoi je le poussai.

« Stop ! » jappa Felix. « Tu avais une occasion parfaite, Hadrian ! »

Nous continuâmes de la sorte pendant ce qui me parut des heures, messire Felix nous tançant par intervalles. Crispin se battait comme un tourbillon, frappant à l'aveugle d'en haut et des côtés, conscient de sa plus grande amplitude de mouvement, de sa puissance et de sa force. J'étais toujours plus rapide. Je cueillais chaque fois le retour de sa lame avec la mienne, reculant en trébuchant vers le bord de l'arène. J'ai toujours su gré au sort que mon premier partenaire d'entraînement eût été Crispin. Il se battait comme un tram de fret, comme l'une de ces moissonneuses-drones gigantesques dont les bras balaient des champs entiers. Sa taille et sa force supérieures me préparèrent à livrer bataille aux Cielcin, dont les plus petits mesuraient près de deux mètres.

Crispin tenta de piéger ma lame, de la forcer vers le bas pour se ménager le temps de me frapper aux côtes. J'étais déjà tombé une fois dans ce piège et sentais l'ecchymose éclore sous mon pourpoint. Mes pieds raclèrent le bois, et je laissai Crispin agir à sa guise. Toute la force qu'il mettait derrière sa lame le fit déraper, et je lui assenai une claque sur l'oreille du plat de la main. Il chancela, et je le touchai d'un coup d'épée. Felix applaudit en sifflant la fin de l'assaut. « Très bien. Un peu moins concentré qu'à ton habitude, Hadrian, mais tu l'as touché pour de bon. »

« Deux fois », dit Crispin en se frottant l'oreille, tandis qu'il se relevait. « Bon sang, ça fait mal. » Je lui tendis la main, mais il l'écarta d'une tape, grognant en se redressant.

Felix nous accorda un instant, puis nous remit en place. « Allez ! » Sa lame effleura le plancher de bois, et nous voilà partis. Je tournai sur la droite tandis que Crispin chargeait, m'écartant vers ma droite et passant dans la première parade pour barrer son attaque comme il me dépassait. Je serrai les mâchoires, pivotant (trop tard) pour frapper son dos. J'entendis Felix expirer entre ses dents.

Crispin pivota furieusement, taillant un large arc pour dégager l'espace entre nous. Je savais que cela venait et bondis hors d'atteinte. L'épée basse, je me fendis. Crispin rabattit ma lame d'une claque, visa une taille à mon épaule droite. Me reprenant, je tournai le poignet et parai, accrochant l'épée de Crispin avec la mienne. Il garda son arme en main, mais se tordit, exposant son dos.

« Crispin ! » Le castellan vira au pourpre d'exaspération. « Mais qu'est-ce que tu fiches, bon sang ? »

La force de la voix de messire Felix arrêta net Crispin, et je le frappai vigoureusement en travers du ventre. Mon frère grogna, me fusillant du regard sous ses lourds sourcils. Le chevalier-castellan monta sur l'arène, ses yeux sombres rivés sur mon frère. « Qu'est-ce que tu ne comprends pas dans "resserre ta garde" ? »

« Tu m'as déconcentré ! » La voix de Crispin monta dans l'aigu. « J'allais me dégager. »

« Tu avais une épée ! » Messire Felix agita ses mains ouvertes devant lui, paumes vers le ciel. « Tu avais une autre main ! Recommencez. »

Il jaillit de la ligne de départ, l'épée haute à deux mains. Je pivotai vers la droite, claquant fort vers la gauche pour bloquer la taille sauvage de mon frère. J'entrai dans la garde, frappant le dos de Crispin, mais mon frère se retourna et cueillit ma riposte d'une contre-parade. Ses yeux flambaient, ses dents étaient découvertes. Il écarta mon épée d'un revers et me percuta de l'épaule, s'accroupissant pour me soulever et me rejeter hors de l'arène. Je heurtai le sol, le souffle coupé. Crispin se dressait au-dessus de moi, six pieds de muscle furieux tout de noir vêtu.

« Tu as eu de la chance, mon frère. » Ses lèvres épaisses se retroussèrent en ce sourire en dents de scie. Il lança un coup de pied vers mes côtes, et je tressaillis, cherchant mon souffle. Je l'ignorai tandis qu'il continuait, affirmant que, si je m'étais battu loyalement, jamais je ne l'aurais touché. Si messire Felix dit quoi que ce fût, je n'y prêtai aucune attention. Crispin était tout proche, dressé au-dessus de moi. Il acheva son laïus et fit mine de partir. Je crochetai d'un pied la cheville de Crispin et tirai. Il s'effondra de tout son long, le visage en avant, sur le bord de l'arène. Je fus debout en une seconde, ramassant mon épée. Je plantai un pied nu sur le dos de Crispin et lui tapotai le côté de la tête du tranchant de mon épée.

« Assez », trancha messire Felix. « Recommencez. »

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